Note #26 Comment je suis devenue anarchiste

D’aucuns prétendent que militants et militantes ne sauraient échapper aux ravages du temps assagissant chacun et modérant tout le monde. Aux premiers jours, c’est la fièvre révolutionnaire qui exalte les cœurs et guide les revendications. Mais les années passant, la fatigue apparaît et le doute s’installe : « Entreverra-t-on jamais l’effet de nos actions ? N’en devrions-nous pas réviser les méthodes ? Et après tout, que nous coûte une ou deux concessions ? » Hélas ! À peines ces paroles sont-elles murmurées que la lutte est perdue et la réforme s’enorgueillit de nouveaux partisans. Les légions renégates finalement converties à la social-démocratie semblent d’ailleurs vérifier cette tragique théorie… À moins qu’un contre-exemple ne vienne l’ébranler. Désabusée de l’hémicycle, Isabelle Attard s’illustre en effet par le parcours inverse en quittant la députation pour les idées libertaires. Elle en témoigne dans son premier livre, Comment je suis devenue anarchiste.

L’institution vue de l’intérieur

Parmi les diverses activités professionnelles ayant jalonnées la carrière d’Isabelle Attard, le récit de son expérience parlementaire a ceci d’intéressant qu’il offre un point de vue interne au fonctionnement de l’assemblée nationale. Acquise de longue date aux idées socialistes et écologistes, c’est sous la bannière d’Europe Écologie Les Verts (EELV) qu’elle présente sa candidature aux élections législatives de 2012. Victorieuse de sa campagne, elle remporte la cinquième circonscription du Calvados et prend la route du palais Bourbon.

Mais sa croyance en l’institution s’effondre subitement lorsque la désillusion l’y accueille. Elle observe en effet les basses manœuvres favorisant les propositions de lois émanant de la majorité. Certains votes se font la nuit en l’absence de l’opposition alors que d’autres sont renouvelés autant de fois qu’il le faut pour que le nombre de députés y étant favorables soient présents. De plus, les groupes minoritaires, comme c’est le cas du sien, sont contraints de s’allier à d’autres pour se faire entendre. Mais les alliances partisanes impliquant inévitablement des compromis, son programme de campagne devient vite irréalisable et son investiture inefficiente.

En outre, elle est le témoin de nombreux abus de pouvoir : banalité des emplois fictifs, usage personnel d’argent public, traitements de faveur, ébriété de certains législateurs… Les exemples s’accumulent en même temps que la sidération grandit. C’est pourquoi, en dépit de tout son acharnement et de ses plus honnêtes démarches, elle finit par se rendre à l’évidence : le principe représentatif n’est pas démocratique et la voie réformiste est vaine.

Pour un anarchisme écologiste et féministe

Ce mécompte institutionnel s’accompagne de la découverte du corpus anarchiste dans lequel elle se reconnaît immédiatement. Une société s’organisant de bas en haut sans que l’autorité d’un seul ne prévale sur le reste du groupe reflète effectivement sa plus sincère aspiration : « Je ne m’étais jamais considérée comme une anarchiste. Aujourd’hui, j’ai compris que je l’avais toujours été. » (p.9) Mais si la lecture de nombreux classiques du genre la conforte dans son revirement politique, un auteur retient plus particulièrement son attention. Étant issue du militantisme écologiste, c’est avec grand intérêt qu’elle découvre Murray Bookchin et son concept d’écologie sociale : la défense de l’environnement et la lutte sociale ne peuvent s’envisager séparément, les deux étant intrinsèquement liées à la domination capitaliste. Dans cette perspective, elle critique âprement le colibrisme et le survivalisme, affirmant que seule l’action collective peut espérer triompher. Par ailleurs formée a l’archéozoologie dont elle est titulaire d’un doctorat, elle insiste sur la nécessité de déconstruire la soi-disant supériorité de l’être humain sur l’animal.

À l’instar de l’écologie, le féminisme occupe chez elle une place fondamentale : « Nous avons à inventer l’anarchisme du XXIè siècle. Il devra être écologiste et féministe ou il ne sera pas. » (p. 147) Car en effet, son expérience de députée fut une nouvelle fois désastreuse à cet égard. Elle raconte, au gré d’anecdotes vécues ou observées, le sexisme régnant à l’assemblée nationale : ne pouvant être considérée à la fois comme femme et députée, c’est son collaborateur qu’on saluait et tenait pour élu de la république ; lorsqu’une collègue prenait la parole, des caquètements moqueurs résonnaient dans l’hémicycle ; pire encore, le harcèlement s’y faisait coutume tant la récidive était grande. Elle en fit malheureusement l’expérience et témoigna, aux côtés de treize autres femmes, contre Denis Baupin, alors en poste à la vice-présidence. Ce type de comportements n’épargnant aucun milieu politique, l’ex-députée du Calvados s’imprègne de la pensée anarcha-féministe d’Emma Goldman et Voltairine De Cleyre dont elle se revendique.

Réappropriation sémantique et historique

Au cours de ses lectures et de sa découverte du mouvement libertaire, Isabelle Attard s’interroge néanmoins. Comment se fait-il qu’elle ait pu ignorer aussi longtemps l’existence de cette famille politique ? Pourquoi dépeint-on l’anarchie comme l’abominable règne du chaos alors qu’elle œuvre précisément à son contraire ? « Si ce mot est devenu aussi sulfureux, c’est parce que le système auquel ce courant de pensée s’oppose a tenté de le museler en le diabolisant » répond-elle page soixante-dix. Le but du livre, en plus d’un témoignage personnel, est de se réapproprier le terme en lui redonnant sa valeur positive. À cette fin, son étymologie est abordée et les divers usages qui en sont faits sont décryptés. « Anarchie » vient du grec « anarkhia » signifiant « absence de commandement » et pose qu’un ordre social est possible sans l’intervention d’un gouvernement ou d’un quelconque pouvoir. Le glissement sémantique l’ayant conduit à devenir synonyme de désordre viendrait alors, selon elle, autant d’une démarche consciente de la part d’opposants politiques que de l’ignorance généralisée de sa véritable signification.

Ayant aussi, dans sa jeunesse, étudié l’histoire à l’université, elle ne manque pas de rappeler que cette dernière est écrite par les vainqueurs. Et pour preuve, elle affirme n’y avoir jamais entendu la moindre mention du mouvement anarchiste. Elle tâche d’y remédier et retrace l’implication des libertaires dans des événements pourtant connus de tous. C’est le cas de la révolution russe et du rôle qu’y joua l’armée insurrectionnelle makhnoviste (1917), de la guerre civile espagnole et de l’abolition de l’argent dans certaines collectivités aragonaises (1936), ou, exemple moins célèbre, de la Commune de Shinmin en Mandchourie (1929). Enfin, d’autres expériences plus contemporaines sont abordées afin d’appuyer la viabilité de ses idées : le Rojava et son refus de l’État-nation, le Chiapas où « le peuple commande et le gouvernement obéit » , ou encore la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes.

À la frontière du témoignage et de la vulgarisation, Comment je suis devenue anarchiste ne s’adresse pas aux convaincus non plus qu’aux militants en mal d’approfondissement. Les notions théoriques et historiques y étant développées leur seront déjà bien connues. Le livre constitue en revanche une excellente entrée en matière, tant par l’accessibilité formelle et stylistique de son texte, que par le point de vue atypique de son auteure. À l’heure où l’abstention se fait de plus en plus grande et la critique institutionnelle de plus en plus forte, il offre une piste d’organisation alternative qu’on ne peut négliger. À ce titre, sa lecture s’avère indispensable.

La Pioche

Comment je suis devenue anarchiste,
Isabelle Attard,
Seuil, Collection Reporterre

Un commentaire sur “Note #26 Comment je suis devenue anarchiste

  1. Excellent article !!
    Si l’Anarchisme était connu de tous, sous ça véritable forme, nul doute qu’il séduirait bon nombre d’individus, mais le système et ses rouages bien huilés, font tout pour le diaboliser et l’anéantir.
    Son livre fera peu être naître de nouveaux militants, espérons le !

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s