Note #22 Nos Mythologies économiques

On serait tenté de croire le concept de mythologie suranné. Il semble appartenir à un âge révolu, une époque où l’entendement humain en était à ses balbutiements et où nos ancêtres se racontaient des histoires d’une touchante naïveté pour s’expliquer les lois du monde qui les entourait. Rien n’est plus éloigné de la vérité. Il est assez évident que notre société moderne est bâtie sur un agrégat de mythes divers dont nous avons plus ou moins conscience et qui continuent d’orienter notre manière de percevoir et d’interagir avec le monde et ses habitants. Le fait même de croire que nous ne n’avons plus recours aux mythes revient en soi à souscrire à un mythe : celui, hégélien, du progrès historique de la Raison.

Mais qu’est ce qu’un mythe ? Dans le prologue de Nos Mythologies économiques, le professeur d’économie Éloi Laurent nous renvoie à une citation du sémiologue Roland Barthes tirée d’un ouvrage consacré précisément à ce sujet, Mythologies : « La fonction du mythe, c’est d’évacuer le réel ». Les mythes, en effet, ne sont pas de timides hypothèses avancées avec prudence ; ils reposent, chez ceux qui y souscrivent, sur la foi en une idéologie irréfutable. Le mythe ne sert pas tant à expliquer qu’à obscurcir en propageant une unique grille de lecture à l’exclusion de toute autre – et c’est pour cela précisément que E. Laurent fait le choix de ce terme pour qualifier notre rapport actuel à l’Économie, une discipline qui s’est progressivement imposée à nous comme un dogme :

L’économie est devenue la grammaire de la politique. Elle encadre de ses règles et de ses usages la parole publique, dont le libre arbitre se cantonne désormais au choix du vocabulaire, de la rhétorique et de l’intonation. Le politique parle de nos jours sous réserve d’une validation économique, et on le rappelle promptement à l’ordre dès que son verbe prétend s’affranchir de la tutelle du chiffre. Or, cette grammaire économique n’est ni une science ni un art, mais bien plutôt une mythologie, une croyance commune en un ensemble de représentations collectives fondatrices et régulatrices jugées dignes de foi, aussi puissantes que contestables.

Éloi Laurent, Nos Mythologies économiques, LLL, France, 2016, p. 9-10.

Le culte de la croissance économique et les trois têtes de l’hydre mythologique

Plus qu’une inféodation de la sphère politique à la sphère économique, l’auteur dénonce le rapport quasi-religieux que nos dirigeants politiques se sont mis à entretenir avec l’économie depuis les années 1980 et l’avènement du néo-libéralisme en Occident. L’économie, fait-il observer, n’est plus considérée comme un sujet parmi d’autres mais comme l’Alpha et l’Oméga de toute politique. Les discours, les actions et la pleine attention des décideurs lui sont consacrés. Tous scrutent anxieusement le moindre frémissement des divers indicateurs économiques. Les fluctuations incessantes du PIB national, des indices boursiers, des cours de change des monnaies, de la dette publique et de la balance des échanges internationaux sont scrupuleusement analysées par des experts dont la tâche est de décrypter les tendances des marchés, afin de fournir à nos dirigeants les clefs des politiques publiques à mettre en œuvre pour garantir des niveaux optimaux de croissance. Car si l’économie est la nouvelle grammaire de la politique, c’est la sacro-sainte croissance qui règne en maître sur les discours formulés par le biais de cette grammaire. En son nom, et pour exorciser ses doubles négatifs que sont la crise, la récession et la stagnation, les élites décident à notre place de ce qui doit être entrepris ou sacrifié.

La rhétorique économique – c’est sa fonction primordiale – dit « il faut » et « on doit » aux citoyens à la place d’une politique dont la parole ne porte plus. Elle ordonne, elle arbitre, elle tranche, bref elle donne l’assurance réconfortante qu’une solution existe à la complexité bien réelle du monde social.

Ibid., p. 10-11.

L’infortune des citoyens confrontés à cette nouvelle religion ne s’arrête cependant pas là. Non contente de contribuer au sentiment d’impuissance démocratique que nous ressentons tous aujourd’hui, la mythologie économique est un mal insidieux qui s’attaque aux fondements même du progressisme : à nos imaginaires, dans le but de décourager au plus profond de nous toute velléité de changement.

Elle [la rhétorique économique] répond invariablement « on ne peut pas » quand les citoyens disent « nous voulons ». Elle ravale les projets, les ambitions et les rêves à des questions faussement sérieuses : « combien ça coûte ? », « combien ça rapporte ? ». Elle signe la fin des alternatives alors que sa vocation est justement d’ouvrir dans le débat public l’éventail des possibles et d’énoncer non pas une sentence irrévocable, mais des options ouvertes et toujours négociables entre lesquelles elle n’a ni la vocation ni les moyens de trancher.

Ibid., p. 11.

Au cours des trois chapitres de son ouvrage, l’auteur de Nos Mythologies économiques nous présente trois des avatars de la théorie économique dominante dont chacun est subdivisé en cinq dogmes secondaires : le néo-libéralisme et sa vision partisane et cynique de l’économie, les fantasmes qui favorisent le retour de la xénophobie, et enfin l’écolo-scepticisme. À chaque fois, E. Laurent met en lumière les fondements arbitraires sur lesquels sont bâtis ces dogmes (réécriture de l’histoire, torsion des chiffres, double standard, voir délires purs et simples réitérés avec aplomb et régularités jusqu’à ce qu’ils s’imposent comme des réalités) et les réfute méthodiquement pour exposer ce qui sous-tend réellement les politiques mises en place en leurs noms : le maintien d’un rapport de force socio-économique qui ne profite qu’à une poignée d’individus privilégiés, au détriment du plus grand nombre.

La mythologie sociale-xénophobe

Pour ne pas entrer trop en avant dans les détails et ne pas allonger cette chronique au-delà du raisonnable, nous ne couvrirons ici qu’un seul des avatars précédemment évoqués, la mythologie sociale-xénophobe, qui s’impose progressivement dans le débat public des pays développés. L’auteur remarque qu’à la différence des années 1930, l’hostilité grandissante de nos populations à l’égard de ceux perçus comment étant des étrangers n’est pas tant fondée sur la nécessité de sauvegarder une soi-disant pureté raciale ou une supériorité de la civilisation occidentale – même si ces fantasmes n’ont de toute évidence pas totalement disparus –, mais bien plus sur celle de préserver un modèle social à l’agonie et qu’il conviendrait de réserver aux seuls habitants « de souche ». Cette rhétorique, qui se veut réaliste et qu’on oppose volontiers à tous les idéalistes qui défendent la tradition d’accueil de la France, apparaît en réalité comme une construction dogmatique :

On perçoit immédiatement un paradoxe : nous serions à la fois trop riches pour ne pas devoir attirer et trop pauvres pour ne pas devoir refouler. Soit notre modèle social est à l’agonie et on se demande bien ce que peuvent lui trouver les immigrés du monde entier, soit il est robuste et on se demande au nom de quelle soudaine inhospitalité la France devrait fermer ses frontières

Ibid., p. 55-56.

À présent que l’irrationalité du discours social-xénophobe est mise en évidence, intéressons-nous aux chiffres. L’immigration serait aujourd’hui hors de contrôle, des hordes de migrants déferleraient en permanence sur nos frontières et, du fait du taux de natalité élevé de ces populations, elles dépasseraient dans un avenir plus ou moins proche les « Français de souche » en nombre. Ce phénomène démographique que les idéologues d’extrême-droite appellent « Grand Remplacement » serait sciemment orchestré par les élites gauchistes cosmopolites qui gouvernent notre pays. Un rapide coup d’œil aux données de l’immigration montre que, depuis les années 1960, la France accueille toujours moins d’étrangers jusqu’à atteindre un point historiquement bas dans la dernière décennie : « [les flux migratoires en directions de la France sont] de l’ordre de 280.000 par an, dont 80.000 d’origine européenne et 60.000 étudiants. Ramenée à la population française, la proportion totale de ces envahisseurs sur le sol national est de 0,4 % » (Ibid., p. 58). Mais qu’en est-il du poids de l’immigration pour les finances françaises ? Après tout, ces nouveaux venus ne sont-ils pas là pour abuser de notre générosité et profiter des aides sociales ? Notons que le fait même de ramener des êtres humains à un potentiel bénéfice ou fardeau financier est, en soi, un signe accablant que la théorie économique corrompt nos imaginaires et nous pousse à réfléchir en comptables ; mais si tel est le prix à payer pour rétablir la vérité, soit.

Détaillons le cas français. La contribution nette globale de l’immigration au budget des administrations sociales, résultant de l’addition de cotisations versées et des prestations reçues au long de la vie, a été estimée à 3,9 milliards d’euros pour l’année 2005. Parce que les immigrés sont plus jeunes en moyenne que la population qui les accueille, ils contribuent davantage aux régimes de retraite et santé qu’ils ne perçoivent d’eux tout au long de leur vie.

Ibid., p. 66.

Cette manne serait sans doute encore supérieure si la France n’était pas en proie à une crise de l’intégration. L’un de ses symptômes est le chômage endémique : « le taux de chômage pour les immigrés hors Union Européenne est de 20 %, plus du double de celui des non-immigrés » (Ibid., p. 62). Les théoriciens de la xénophobie imputent ces difficultés aux immigrés et à leurs descendants qui feraient le choix conscient de ne pas saisir la main que la République leur tend. E. Laurent récuse ce présupposé en faisant faisant valoir le fait que, dans le fond, les trajectoires sociales des jeunes issus de l’immigration et des jeunes « autochtones » ne sont pas fondamentalement différentes s’ils partagent le même ensemble de déterminants sociaux. En des termes plus simples, l’ascenseur social est en panne, que l’on soit autochtone ou d’origine étrangère. Lorsque l’on est issu d’un milieu défavorisé, élevé dans un territoire laissé pratiquement à l’abandon par les pouvoirs publics, que l’on est privé de l’opportunité de faire de prestigieuses études et que l’on n’a pas d’amis hauts placés, peu importent la couleur de la peau, la religion ou la langue maternelle, il est statistiquement improbable que l’on s’élève dans la société. Sauf que dans le cas des jeunes issus de l’immigration, il faut ajouter à ces déterminants sociaux les discriminations dont ils sont encore trop souvent victimes.

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