TRANSVERSAL #4 MEMES ANARCHA-ECOFEMINISTES (2/2)

Voici la seconde partie de notre interview avec Billie, créateur·ice et administrateur·ice de la page « Memes anarcha-écoféministes en attendant l’effondrement ». Au sommaire de la discussion : trolls, haters, censure, pédagogie et radicalisation sur Facebook.

La pratique du trolling

Qu’est ce tu penses du trollage ? J’ai vu que tu as eu pas mal de soucis avec des gens qui trollent sur ta page ; en gros des mecs qui partagent pas du tout tes idées et qui viennent les moquer. Tu en penses quoi ?

Le trollage, c’est à la fois un truc que je subis et que j’utilise. Il m’arrive d’aller sur des groupes d’extrême droite et de les troller à fond en leur balançant des mèmes sur des trucs choquant pour eux. Par exemple, je vais aller leur dire que le sexe binaire n’existe pas, et ça va les faire hurler. C’est un truc que je pratique aussi.

La différence, c’est que le type de trollage que je subis n’a pas de limite morale. Personnellement, je n’ai pas subi le type de trolling le plus violent, mais j’ai des potes, des adelphes pour le coup, qui s’en sont pris plein la tronche. Les mecs qui font ça, quand ils vont troller des féministes, des personnes LGBT+ ou des anars, n’ont aucun scrupule à déterrer des informations personelles sur ces personnes, à les harceler sur tous leurs réseaux sociaux ou par téléphone, à trouver leur adresse si possible, et à les menacer de viol, de violence, de mort même. Troller, souvent, c’est masquer des idées nauséabondes en disant : « C’est de l’humour, c’est juste pour rigoler ». Et sous la surface de « l’humour », tu vois assez vite la haine des trolls d’extrême-droite. Au mieux, ils sont là pour occuper de l’espace, pour essayer de grappiller sur mon territoire et le polluer.

Pour rester sur l’espace commentaire, j’ai vu que les gens qui suivent ta page sont très actifs dans les commentaires, ils discutent entre eux, ils réagissent aux mèmes que tu as fait. C’était aussi ça ton projet : favoriser des dialogues constructifs via Internet ?

Ça c’était assez inattendu pour le coup. À la base, je voulais juste faire rire les gens. Puis je me suis rendu compte que les sujets étaient assez sérieux pour que ça entraîne des discussions, et j’ai trouvé ça super chouette. Et puis c’est des gens qui sont assez bienveillants qui commentent – à part quand c’est des raids de mascus, bien sûr. Des gens qui aiment bien s’apprendre des trucs entre eux, qui prennent plein de précautions et qui ont beaucoup de respect les uns et les unes envers les autres. Par exemple, il y avait une personne qui demandait, à propos d’un de mes mèmes, comment un mec trans pouvait être lesbienne – c’était un présupposé du mème, que je n’avais pas expliqué –, et elle avait précisé qu’elle ne voulait pas faire de mal à qui que ce soit, juste comprendre. Elle a reçu des réponses pédagogiques, argumentées. Je trouve ça génial parce que, personnellement, je n’ai pas envie de faire ça ; je n’ai pas créé cette page pour faire de la pédagogie – même si je le fais ailleurs – mais il y a des gens qui sont prêts à le faire et c’est très cool.

FaceBook et la censure

J’ai vu qu’il t’était arrivé de te faire bloquer ton compte et ta page. À ce sujet, dans certains de tes mèmes, tu parles d’avoir été « Zucc » (en référence à Mark Zuckerberg, patron de Facebook). Comment est-ce qu’on se fait censurer sur FB ? Il faut aller jusqu’à quel point pour que la plateforme considère que tu as dépassé les bornes et te sanctionne ?

Je peux seulement répondre à partir de mes observations. À ce que je crois comprendre, il y a deux façons de « se faire Zucc ». Soit tu utilises des mots ou des phrases que l’algorithme de FB reconnaît comme dangereux ; par exemple si tu dis : « Je hais les hommes ». Soit tu te fais signaler ; et là, plus tu utilises des mots strikable, plus il y a de chances que les signalements aboutissent. Mais, encore une fois, c’est assez difficile de comprendre comment ça marche. Par exemple, il y a des mecs qui ont réussi à bloquer ma page pendant 24 heures en signalant un mème pour nudité,alors que l’illustration ne comportait pas de personnes dénudées. Pourtant FB a dit : « Hop cette page saute pour nudité ».

Mais il n’y a pas un être humain pour vérifier les accusations ?

Pas toujours. Et ces derniers temps, avec la crise du Covid, il y a beaucoup moins d’humains qui sont là pour vérifier. C’est plutôt le bot qui gère. Je le sais parce que moi aussi je signale des trucs et je reçois le feedback. C’est assez aléatoire et globalement, avec des potes féministes, on a l’impression qu’il y a un gros double standard de la part de FB. D’ailleurs, je ne sais pas si tu es déjà allé sur le « dark FB » : les pages un peu sombres, d’extrême droite, etc., mais il y a des trucs très chauds qui s’y passent. Par exemple, sur le groupe « Neurchi de liberté d’expression » – et encore celui-là il est assez soft, c’est celui que je suis allé troller et qui m’a valu d’être Zucc – il y a des trucs abominables qui se disent contre les femmes, contre les noirs, les Arabes. Ce groupe a mis super longtemps à sauter, alors qu’on l’a signalé en masse. C’est parce qu’ils sont malins et savent comment éviter le bot. Par exemple, ils ne vont jamais utiliser l’expression « pu*e à nèg*e » en toutes lettres : ils vont écrire « PAN », pour parler de meufs blanches antiracistes. Ils utilisent plein de combines comme ça. Et comme ils n’utilisent pas les mots strikable, ça passe. Mais des fois c’est vraiment aberrant : des contenus pornographiques, des partages de photos de meufs mineures. Et, même si tu les signale, ça ne va jamais partir ; alors que moi, pour un « men are trash », je peux prendre un mois.

Pendant un moment, j’avais une amie qui essayait de constituer un dossier pour montrer combien de signalement on devait faire pour arriver à faire sauter quelque chose, par rapport à comment nous on se fait Zucc pour tout et n’importe quoi, et vraiment on a eu l’impression de repérer un double standard.

Ça m’amène à la question suivante : est-ce que tu penses que Facebook est la meilleure plateforme pour mener à bien un projet de radicalisation – je crois que c’est toi qui as employé cette expression dans un de tes mèmes – de tes adelphes ? Est-ce que c’est faisable sur un réseau social si prompt à bannir les discours un tout petit peu politisés ?

C’est une très bonne question. Comme je te l’ai dit, je me suis mis·e au militantisme sur FB un peu par hasard, et j’ai créé une page FB parce que j’étais déjà dessus. À aucun moment je ne me suis vraiment demandé quelle était la meilleure plateforme. Je pense que FB favorise plus le débat, la discussion et le partage de contenus variés que d’autres plateformes et réseaux sociaux, comme Tweeter – même si je vais pas me prononcer dessus parce que je n’utilise pas Tweeter – ; mais Instagram, par exemple, qui est centré sur le contenu visuel, a une section commentaire beaucoup moins bien foutue que celle de FB, et c’est plus dur de discuter dessus. Du coup, sur Insta, c’est plus du partage d’informations grand public ; alors que sur FB tu peux créer des sous-groupes par affinités politiques, tu peux modérer, etc. Donc, FB a ses avantages, même si la plateforme est assez hostile aux idées radicales et qu’il est délicat de dire certaines choses. Tu n’écris pas « men are trash » en toute lettre quoi.

A la base, tu m’as dit que tu as créé cette page, c’était pour délirer. Mais maintenant que tu as plus de gens qui te suivent et que ça prend de l’ampleur, tu penses que ça pourrait être un tremplin pour du militantisme dans « la vraie vie », que ça peut mener à des actions concrètes ? Ou tu préfères t’en tenir à poster des mèmes et échanger des idées ?

J’ai pas forcément ce genre d’ambition pour cette page, même si je pense que le fait d’avoir beaucoup d’abonné·es, par exemple s’il faut faire appel à des dons ou à se rassembler, ça peut servir à ça aussi… mais je dois encore y penser. En tout cas, il y a une communauté, avec des gens potentiellement mobilisables – j’ai l’impression de parler comme le général d’une armée en mode : « j’ai réussi à rassembler des troupes » (rire), mais c’est vraiment pas ça, c’est plus une communauté construite autour d’idées partagées.

Le mot de la fin

Un truc important à savoir sur cette page et qui ne se voit pas si tu ne connais pas, c’est qu’elle a des liens avec d’autres pages FB féministes intersectionnelles et inclusives. Cette page a émergé de ces groupes qui font généralement entre 1000 et 1500 personnes – il y en a deux comme ça et un plus petit qui fait à peu près 400 membres, parce qu’il est secret – et c’est super important parce que ces trois groupes ont vraiment forgé ma pensée et ma conception d’un féminisme global et en lien avec l’anticapitalisme, et c’est de là que j’ai tiré beaucoup de membres et des sujets de réflexion. Donc c’est pas une page toute seule comme un pilier dans le désert. C’est la partie un peu immergée et publique d’un réseau politique. Et grâce à ça je me suis fait des supères amies dans ces groupes.

Ça me fait penser à un autre truc que je voulais dire en réponse à ta question sur FB comme plateforme de radicalisation : ces trois groupes-là ont été créés suite à un gros sentiment de frustration et d’insatisfaction par rapport à un autre groupe, qui s’appelait Neurchi de féminisme. Ce n’est pas un groupe féministe à proprement parler, mais un groupe pour parler de féminisme et sur lequel tout le monde est accepté. Mais ce groupe pullule d’antiféministes maintenant, et nous on était beaucoup de féministes à se retrouver là un peu par hasard et à se rendre compte qu’en réalité on était juste jetées dans la gueule du loup des antiféministes avec des modératrices peu présentes – à l’époque en tout cas, maintenant ça a changé. Du coup on était très frustrées parce qu’on avait l’impression qu’on avait enfin trouvé quelque chose avec ce neurchi pour discuter et en fait c’était pas pour nous. Alors on a créé, depuis un an, ces autres groupes avec nos règles : un groupe plus axé pédagogie sur lequel on accepte tout le monde sauf les fachos et où on répond aux questions ; un groupe où on fait des copier-collers des pires commentaires sur internet, surtout les « ouins ouins » des dominants ; et le troisième c’est un groupe safe, pas forcément en non-mixité parce qu’il y a des mecs cis dessus, mais un groupe très safe avec des témoignages, etc.

Donc ma page est très liée à ces groupes-là, et c’est très important je pense parce que c’est un peu la partie publique/propagande de ce réseau. Et aussi, j’ai parlé de Neurchi de féminisme parce qu’on s’est aperçu que c’est une grosse plateforme de radicalisation quand-même. Il y a plein de féministes libérales qui arrivent dessus et qui se rendent compte que les mascus sont absolument horribles. Alors, elles se radicalisent et vont vers un féminisme plus anar et revendicatif qu’avant, et du coup on recrute beaucoup sur ce neurchi parce que les mascus desservent leur cause en dégouttant les personnes qui ont des idées un peu progressistes et qui se radicalisent à leur contact – et je trouve ça génial (rire).

Un commentaire sur “TRANSVERSAL #4 MEMES ANARCHA-ECOFEMINISTES (2/2)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s