Note #21 Énergie et Équité(2/2)

Cet article est la deuxième partie de la critique consacrée au livre d’Ivan Illich, Energie et équité. Vous trouverez la première partie ici !

Dans sa définition du concept d’outil, Illich en différencie deux types : ceux qui répondent à un besoin immédiat (un livre, un habit…) et ceux dont l’utilisation crée des prérequis et de nombreux autres besoins. Les transports impliquent l’existence de routes et des infrastructures de types autoroutes, parking, péages… Ils augmentent la distance possible à parcourir, et donc la distance « normale » pour toutes et tous.

« La route fait reculer les champs hors de portée du paysan mexicain qui voudrait s’y rendre à pied. Au Brésil, l’ambulance fait reculer le cabinet du médecin au-delà de la courte distance sur laquelle on peut porter un enfant malade. »

En façonnant son utilisateur, les transports créent une nouvelle inégalité quotidienne, la « capacité de transport ». La personne se déplaçant en train rêve d’une voiture, quand le conducteur envie son patron qui, lui, prend l’avion…
En augmentant ainsi la « capacité de transport », les inégalités se creusent de plus en plus et l’outil se rapproche du « seuil critique » au-delà duquel il devient contreproductif. La contre-productivité des transports, pleinement réalisé aujourd’hui, est celle-ci : « Au-delà d’une vitesse critique, personne ne gagne de temps sans en faire perdre à quelqu’un d’autre ». Si pour accélérer encore, je dois doubler mes concitoyens, provoquer des bouchons ou des détours, alors mon utilisation ralentit de nombreuses personnes et fait perdre collectivement bien plus que ce que je gagne individuellement.

Il est démontré (notamment par des études de l’INSEE) que ces trente dernières années, le temps passé entre le logement et le transport augmente plus vite que ne diminue le temps passé à travailler. Le temps de travail servant à payer le transport (notamment pour aller travailler) augmente donc sensiblement.
Illich estime que le transport motorisé est en situation de « monopole radical », car il a modifié si profondément le quotidien des peuples, qu’il paraît très compliqué et marginal de se contenter du transit, pourtant mode de déplacement inné, naturel et économique. La vie quotidienne dépendant du transport motorisé, c’est l’industrie qui contrôle la circulation et donc le bien-être de toutes et tous.

« La circulation nous offre l’exemple d’une loi économique générale : Tout produit industriel dont la consommation par personne dépasse un niveau donné exerce un monopole radical sur la satisfaction d’un besoin. »

Illich, dans sa critique du transport, ne fait pas que dénoncer les ravages de l’accélération. Il cherche aussi des pistes pour élaborer des solutions. Il propose par exemple de rechercher et définir un seuil optimal d’utilisation, seuil qui risquerait malheureusement de paraître trop faible à l’usager moyen et « aussi rapide que le vol de l’aigle » pour le marcheur. Selon lui, une juste vitesse pourrait être aux alentours de trois ou quatre fois la vitesse d’un homme à pied, soit plus ou moins celle d’un déplacement à vélo. Cette recherche de « seuil optimal d’utilisation » est transposable sur tout outil, que ce soit la médecine, l’éducation, ou l’industrie…
Mais comment faire adopter, sans paraître autoritaire, une limite comme celle-ci, sachant que les décideurs et ingénieurs sont bien souvent convertis à la religion du progrès ? Et comment réussir à faire marche-arrière dans la course à la toute vitesse, en amenant les utilisateurs à adopter des déplacements plus lents ?


Illich consacre un chapitre entier au vélo, et plus précisément à l’invention des roulements à billes.
Le vélo, peu cher et facile à produire, est l’outil qui améliore le plus la productivité et la vitesse au regard de la consommation d’énergie nécessaire. Il ne transforme que peu son environnement, passe partout (par exemple en le poussant dans les chemins les plus ardus) et ne prend que peu de place au regard d’une voiture ou d’un train.
Avec un roulement à bille et des pneus, il permet d’aller à quatre fois la vitesse d’un humain à pied.
Mais le roulement est aussi ce qui permit de développer l’automobile et d’autres machines plus puissantes. Encore une fois, cet exemple nous montre que la technique est neutre, et que c’est l’utilisation qui en est faite qui oriente le cours du monde.
D’un côté, selon Illich, une vitesse « optimale » et l’équité énergétique, de l’autre une vitesse élevée pour certain.es et une inégalité énergétique pour toutes et tous.


Il peut paraître ironique de voir Ivan Illich, chantre de l’écologie politique, prôner les trajets à vélo comme outil révolutionnaire, alors que de toutes part fusent les critiques contre « l’écologie des petits gestes » : uriner sous la douche, prendre son vélo au lieu de sa voiture, acheter à la biocoop de sa ville… Mais, d’une démonstration virtuose, Illich démontre que certains choix, pensés comme des positions politiques, permettent de changer nos postulats philosophiques (le culte de la toute vitesse, la science qui nous fait progresser, l’école qui instruit le peuple…)

« L’homme peut se déplacer sans l’aide d’aucun outil. Pour transporter chaque gramme de son corps sur un kilomètre en dix minutes, il dépense 0,75 calorie. Il forme une machine thermodynamique plus rentable que n’importe quel véhicule à moteur et plus efficace que la plupart des animaux. Proportionnellement à son poids, quand il se déplace, il produit plus de travail que le rat ou le bœuf, et moins que le cheval ou l’esturgeon. […] A bicyclette, l’homme va de trois à quatre fois plus vite qu’à pied, tout en dépensant cinq fois moins d’énergie. En terrain plat, il lui suffit alors de dépenser 0,15 calorie pour transporter un gramme de son corps sur un kilomètre. »

Illich n’est pas opposé à la technique et aux transports motorisés, il s’oppose à leur développement incontrôlé. Pourquoi ne pas, selon ses analyses, garder quelques trains pour le transport de marchandises, quelques voitures pour des personnes infirmes ou âgé.e.s ? L’important est que l’habitude revienne à un déplacement plus optimal. Pour cela il propose deux dynamiques, contraires et pourtant complémentaire : la libération de l’abondance et la libération du manque.
En ville, dans les quartiers les plus riches, la capacité de transport rapide est à son apogée. Il conviendrait ici de les réduire et de retrouver un horizon humain au trajet quotidien.
A l’inverse, travailler avec des infrastructures adaptées à désenclaver une région rurale, pauvre, rétablirait légèrement le fossé créé par les inégalités de transport.

Conçu comme une démonstration de sa philosophie « conviviale », « Energie et équité » est un petit livre très accessible pour introduire la pensée de Ivan Illich, et pour penser l’épineuse question des transports.

Energie et équité,
Ivan Illich
Arthaud Poche, Mai 2018

Le livre de Ivan Illich est disponible gratuitement en ligne, ici !

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