Note #25 Police (1/2)

“Tout le monde déteste la police… »
Enfin, pas exactement tout le monde, mais une bonne majorité de la population française…
Le mécontentement monte, et se mue en colère et en peur.
Ce qui est sur, c’est que la police, elle, déteste bien tout le monde.
Autrefois plus discrète, bien que tout aussi violente, c’est aujourd’hui au grand jour, sous l’œil des multiples caméras, qu’elle frappe à tout va.
Répressions féroces des manifestations, « bavures » régulières dans les quartiers, la police n’est que très rarement inquiétée, couverte qu’elle est par sa hiérarchie et par l’état, dont elle est le bras armée.
Depuis le mouvement des gilets jaunes, la question de la police et de sa violence est omniprésente dans l’espace médiatique, et cela s’accentue encore avec la crise du Covid-19. Une loi, dite de « sécurité globale », menace même de pénaliser l’usage « malveillant » d’images des forces de l’ordre, renouvellant ainsi cette zone d’ombre si pratique des interventions policières du siècle dernier.
Les éditions La fabrique, depuis longtemps engagées sur cette thématique, viennent de sortir dernièrement deux livres fort à propos. Le premier, « Gazer, mutiler, soumettre », de Paul Rocher, documente et questionne l’armement de la police. Quels sont les outils et les techniques de maintien de l’ordre, en France comme à l’international ? Que veut dire « armes non-létales » et que penser d’un état qui en fait une si grande utilisation ?
Le second, « Police », donne la parole à six auteur.ices pour ouvrir le débat vers de nouvelles directions. Qui lutte aujourd’hui contre la police, et pourquoi ? Comment s’organiser face à la police, à la justice et à l’état ? C’est ce deuxième ouvrage qui nous intéressera pour l’instant.

« Police », ouvrage relativement court, n’est pas tant le fruit d’une longue réflexion collective et unie sur la violence de la police et les façons d’y résister, qu’un ensemble de petits textes présentant les parcours, les luttes, les analyses et intuitions de chacun.e.s des intervenant.e.s. Se répondant, s’opposant parfois aussi, il ouvre la réflexion sur de nombreux horizons, comme un appel à multiplier les fronts, à trouver chacun.e notre manière de lutter contre la police, l’état et le fascisme qui dort derrière.

Le recueil s’ouvre sur un article de David Dufresne, journaliste et réalisateur du documentaire « Un pays qui se tient sage » . « L’arme des désarmés » questionne l’usage du téléphone portable pour filmer la police. Aujourd’hui, avec un smartphone, il est possible d’envoyer instantanément en ligne des vidéos, déjouant ainsi l’habitude de la police de détruire ou confisquer les téléphones des manifestants. Depuis la banalisation des smartphones, il est beaucoup plus facile de filmer et documenter des interventions policières, permettant par exemple pour les familles de victimes de contredire les expertises officielles. Le téléphone portable, comme arme des anonymes pour lutter contre la violence de la police et les mensonges du gouvernement.

« A l’heure de la vidéosurveillance imposée partout, à l’heure du « crédit social » à la chinoise et du « capitalisme de surveillance » à la GAFA, de la reconnaissance faciale pour tou.te.s et des joies tristes à s’admirer dans son propre Black mirror, que la police n’ait plus le monopole du récit est une réelle avancée. C’est le rêve en acte des appels à la publicité de ceux de 1789. C’est cette perte de monopole qui rend l’institution si nerveuse, et si grossière dans son déni puéril. Cette concurrence soudaine autour du narratif qui entraîne le pire des questionnements pour elle : celui de la force légitime, dont elle se revendique. Dans sa toute-puissance, la police est atteinte. »

« L’arme des désarmés »

Julien Coupat, protagoniste et victime en première ligne de la si médiatique « Affaire Tarnac », analyse lui, justement, les ressorts médiatiques et scénaristique des récits policiers. En prenant comme exemple la série policière « Engrenages », il démontre comment la propagande étatique et policière se diversifie pour s’adapter au divertissement et s’ancrer insidieusement dans les esprits. « Engrenages, fiction policière » est un texte qui fut écrit originellement en 2013, en réponse à un colloque dont le thème était « la police entre fiction et non-fiction », et dont une journée était dédiée à l’affaire Tarnac.

Quel image de la police produit-on aujourd’hui ? Celle, entre autre, de flics qui s’arrange sans scrupules avec la loi et « fait de mauvaises choses pour de bonnes raisons ». Celle de justicier.es se battant contre les forces conjointes des « groupuscules terroristes étudiants d’extrême gauche » et des « mafias transnationales », dont les dealers de cités seraient les hommes de main. Celle d’un immense ensemble, violent, fait de nombreux individus faillibles, mais se battant toutes et tous pour protéger le gouvernement, la démocratie et la paix dans notre beau pays.

Texte d’analyse, relativement pragmatique, « Engrenage » est rempli de cette dérision propre aux textes dit « appeliste », entre poésie et politique, et dont le ton donne toute sa saveur à la prose.

La CIA fut invitée à relire les scénarios de Hollywood en « temps de paix », c’est-à-dire de « guerre contre le terrorisme », quand elle n’en faisait pas tout simplement écrire. On ne voit pas, dans ces conditions, quel scrupule devrait avoir Canal + à commanditer un scénario de fiction à un commissaire d’active, à offrir à la police de travailler directement sur l’imaginaire d’un million de spectateurs : l’état hypnotique produit par le flux de 24 images par seconde est tout ce qu’il y a de plus propice à l’édification des masses devenues incrédules. On ne sera donc pas trop étonné, au détour d’une conversation de comptoir, d’entendre une employée de la cinquantaine s’exclamer, au sujet d’Engrenages: «Tout de même, ces gens de l’ultra-gauche, je n’imaginais pas qu’ils étaient si dangereux ! »

« Engrenages, Fiction policière »

Afin de pouvoir creuser cet ouvrage en profondeur, nous le traiterons en deux fois.
Ceci est donc la première partie.

Police,
Amal Bentounsi, Antonin Bernanos,
Julien Coupat, David Dufresne,
Eric Hazan, Frédéric Lordon
La fabrique, 2020

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