Note #12 Françoise d’Eaubonne & l’écoféminisme

Le contexte actuel est propice à la redécouverte de l’écoféminisme. D’un coté l’urgence écologique, l’effondrement si médiatisé, et de l’autre la quatrième vague du féminisme, très active notamment sur les réseaux sociaux et dans les rues. Pour ce faire, rien de tel que de revenir aux sources de cette pensée, et de redécouvrir l’œuvre de Françoise d’Eaubonne, à qui l’on doit le concept d’ « écoféminisme ».

Militante libertaire et féministe infatigable, Françoise D’Eaubonne naquit en 1920, d’un père anarchiste chrétien et profasciste et d’une mère, fille de révolutionnaire espagnol.
À 13 ans, elle publie son premier texte lors d’un concours d’écriture organisé par les éditions Denoël. Ce sera le début d’une immense série de publications allant de la théorie féministe (Le complexe de Diane, érotisme ou féminisme) à la poésie (Ni lieu, ni mètre) en passant par le roman de science-fiction (Les bergères de l’apocalypse) et les biographies (Louise Michel la canaque…)
À 26 ans, elle entre au Parti Communiste et commence à lire les écrits des militantes féministes. C’est là qu’elle découvrira Simone de Beauvoir, qui deviendra plus tard une des ses proches amies.
Elle quittera le PCF dix ans après, déçue de la position du parti vis-à-vis de la guerre d’Algérie.

En 1970, elle participe à la création du MLF (Mouvement de libération des femmes), puis co-fonde un an après le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) qui réunira notamment Guy Hocquenghem, Christine Delphy, ou encore Daniel Guerin.
C’est d’ailleurs au sein du MLF qu’elle commencera à porter la lutte écologiste, en animant notamment le groupe « Ecologie et féminisme ».
Elle mourra le 3 aout 2005 et sera incinérée au cimetière du Père-Lachaise à Paris.

Bien que peu de textes soient aujourd’hui encore édité et que son nom soit tombé dans un relatif oubli, Françoise d’Eaubonne fut une intellectuelle importante en son temps, mêlant actions directes et théories au service de nombreuses luttes d’émancipation.
Caroline Goldblum, spécialiste de Françoise d’Eaubonne, nous fait découvrir, dans le livre « Françoise D’eaubonne & l’écoféminisme », l’étendue et l’actualité de sa pensée.

On le voit bien : Nous ne plaidons pas du tout une illusoire supériorité des femmes sur les hommes ni même des « valeurs » du féminin qui n’existent que sur un plan culturel, et nullement métaphysique : nous disons : Voulez-vous vivre, ou mourir ? Si vous refusez la mort planétaire il faut accepter la revanche des femmes ; car leurs intérêts personnels, en tant que sexe, recoupent ceux de la communauté humaine, alors que ceux des mâles, à titre individuel, s’en distinguent.
F. d’Eaubonne, le féminisme ou la mort.

Mes combats font partis d’un tout : les premiers pas de l’écoféminisme.

En 1951, Françoise d’Eaubonne publie son premier essai : « Le complexe de Diane » aux éditions Julliard. Choquée par la réception du « deuxième sexe » de Beauvoir par le public et la presse, elle décide par cet essai de défendre une vision du féminisme en avance sur son époque. À travers les mythes antiques, elle explique comment les femmes ont été éloignées du pouvoir et des sphères politiques depuis des centaines d’années. Dans son livre, elle reproche au militantes féministes de n’avoir pour l’instant mené que des combats isolés, et de ne pas prendre en compte la lutte des classes. Écrit pendant la période communiste de Françoise d’Eaubonne, ce texte permet d’amorcer un des premiers aspects de sa théorie, l’intersectionnalité des luttes. Bien avant sa théorisation par Kimberlé Crenshaw, Françoise d’Eaubonne disait « Toutes les luttes ne font qu’une » et se refusait à hiérarchiser ses combats. Penser les dominations comme étant imbriquées les unes dans les autres et les analyser selon toutes les grilles d’analyse possible.
De la découle naturellement l’écoféminisme.

En premier lieu, Françoise d’Eaubonne se tourne vers les minorités sexuelles. Elle côtoie Arcadie, puis co-fonde le FHAR et participe à de nombreuses actions restées aujourd’hui célèbres comme l’annulation du congrès international de sexologie de San Remo sur la « thérapeutique des déviations sexuelles » et la signature du manifeste des 121 contre la guerre d’Algérie ou des 343 salopes pour la dépénalisation et la légalisation de l’avortement.
Suite à une discussion avec un de ses camarades de lutte, elle prend conscience en 1971 de l’urgence écologique de plus en plus grande.
Cette prise de conscience est un phénomène par ailleurs mondial. En 1972 sera publié le rapport Meadows, du nom du couple de chercheur·euse, qui va pour la première fois établir les conséquences écologiques, climatiques et économiques d’une croissance toujours plus grande dans un monde aux limites finies. Partout en Europe des activistes se regroupent pour lutter contre l’industrie nucléaire. L’écologie politique est en pleine essor.

L’écoféminisme, un projet de société

Pour Françoise d’Eaubonne une des bases de l’écoféminisme est la réappropriation de son corps et de sa fécondité. Dans son essai « Les femmes avant le patriarcat », elle lie exploitation de la nature et de la fertilité des sols (avec l’agriculture) et volonté de croissance démographique (par la découverte et le contrôle des mécanismes de reproduction). Françoise d’Eaubonne prône une décroissance démographique qui ne serait possible que par la libération et la réappropriation de leurs corps par toutes les femmes, en précisant toutefois que l’empreinte écologique d’un enfant du nord est immensément supérieur à celle d’un enfant du sud.
Penser l’exploitation de la nature et des femmes par le patriarcat comme étant similaire, ou du moins intimement liés, tel est le postulat de base de l’écoféminisme.

Or il s’agit d’un bien plus vaste sujet , cette fois, que de la « libération de la femme » et de la « liberté sexuelle ». Il s’agit de l’avenir même de l’humanité. Mieux : de sa chance d’avoir encore un avenir. Le prolongement de notre espèce est menacé grâce à l’aboutissement des cultures patriarcales, par une folie et un crime. La folie: L’accroissement de la cadence démographique. Le crime : la destruction de l’environnement. Tous deux concernent la femme et passent par elle, en tant que détentrice des sources de procréation.
F. D’Eaubonne : Le féminisme, histoire et actualité, 1972

L’écoféminisme selon Françoise d’Eaubonne est fondamentalement anticapitaliste. D’eaubonne rejette la lutte pour l’accès des femmes au travail car cela signifie créer encore plus d’industries polluantes et inutiles pour toutes ces nouvelles ouvrières, et ne ferait qu’augmenter la charge de travail des femmes, qui ne serait aucunement soulagées de leurs travaux ménagers et reproductifs. Elle cherche à abolir le salariat et critique en profondeur l’idée de croissance.
Le capitalisme et les industries sont nocives pour la planète et s’en libérer permettrait de consacrer plus de temps à soigner l’environnement et à augmenter le bien-être collectif.
L’écoféminisme est un projet de société ayant dépassé les dominations sexistes pour aboutir à ce que d’Eaubonne appelle un « non-pouvoir ». Non pas une société matriarcale comme celui a pu lui être reproché, mais une société ou chacun·e est traité·e avant tout en tant que personne et non en tant que femme ou homme.
Pour théoriser cela Françoise d’Eaubonne s’est régulièrement servi du prisme de la science-fiction. Dans ses romans (Le satellite de l’amande ou les bergères de l’apocalypse par exemple) cette dernière lui permet de « tester certaines de ces options à l’intérieur de constructions sociales imaginaires, en évoquant les étapes du développement qui mène à la constitution d’une société matriarcale ».

Réalité et prolongement de l’écoféminisme

Françoise d’Eaubonne fut avant tout une activiste de terrain, et ceci tant sur les luttes féministes qu’écologistes. Elle défendit activement la lutte armée, nommée dans ses textes « la contre violence », et passe notamment à l’action en dynamitant la pompe du circuit hydraulique de la centrale de Fessenheim, alors en construction.
Néanmoins, malgré quelques groupes légèrement actifs, la pensée écoféministe ne fut jamais vraiment dynamique en France, mais s’exporta rapidement à l’étranger.

Aujourd’hui l’écoféminisme recouvre un grand nombre de courant et de théoriciennes à travers le monde. Des femmes comme Vandana Shiva, Starhawk, ou Mary Daly luttèrent conjointement contre le patriarcat, le capitalisme et pour l’écologie au nom de l’écoféminisme. En France, l’écoféminisme est une pensée relativement critiquée en réaction notamment à l’un de ses principaux courant : L’écoféminisme spiritualiste.
L’écoféminisme spiritualiste, dont la figure de proue est Starhawk, est basée sur la dimension spirituelle du rapport des femmes à la nature. Il se nourrit de philosophie Wiccane ou de néopaganisme et rejette toutes les croyances monothéistes, considérées comme patriarcales. La principale critique de ce mouvement est d’essentialiser les « natures masculines & féminines » et de chercher non pas une déconstruction de ces dernières mais leur réappropriation.

La pensée française étant bien plus tournée vers le matérialisme, elle se rapproche des théories de Vandana Shiva ou de Silvia Federici en attaquant le « capitalisme patriarcal ». Pour les écoféministes matérialistes, les femmes ne pourront se libérer du patriarcat et se battre pour l’écologie qu’en se libérant économiquement et socialement et en devenant autonomes et responsables de leurs actes et productions.

« Des contraceptifs d’abord, ensuite des denrées ! 
-Non, des denrées, on se passera de contraceptifs ! »
bel échantillon de dialogue patriarcal. C’est justement parce que les femmes en étaient exclues, elle, les esclaves des esclaves, que le problème tournait dans ce cercle vicieux. Qui peut mettre en doute que leurs voix, si elles avaient été consultées, aurait répondu par la seule solution possible :
« Des denrées ET des contraceptifs . »
F. D’eaubonne, Ecologie & féminisme, Révolution ou mutation.

Françoise d’Eaubonne & l’écoféminisme, Caroline Goldblum, Le passager clandestin, 2019

« Françoise d’Eaubonne & l’écoféminisme » est un petit ouvrage d’introduction à l’oeuvre de Françoise d’Eaubonne, et donc à la pensée écoféministe. Synthétique, facile d’accès et richement pourvu en extrait et en citation, il ouvre une porte vers un horizon de pensée passionnant et d’une actualité chaque jour plus pressante.

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