Note #4 Souvenirs d’anarchie

Les « Souvenirs d’anarchie » de Rirette Maitrejean sont un recueil d’articles parus du 19 au 31 août 1913 dans le journal « Le Matin ».
Rirette Maitrejean nous y raconte la vie quotidienne des militant·es anarchistes du début du siècle, dont elle fut une figure importante, et plus particulièrement l’épopée des « Bandits tragiques », la « Bande à Bonnot ».

Portraits des principaux membres de la « Bande à Bonnot »

Dans cette série d’articles, le ton est badin, le propos presque mondain. Rirette nous raconte sa découverte des milieux anarchistes parisiens.

Fille de paysans, elle souhaite jusqu’à ses seize ans devenir institutrice. A la mort de son père, sans le sou, elle doit abandonner son rêve et monter à Paris, pour travailler. Elle trouvera du travail comme couturière, et prendra des cours du soir à la Sorbonne.

Vie quotidienne des anarchistes de la belle époque

Assez vite, elle découvre les causeries populaires. Ces causeries, pensées à la base pour être des cercles de discussions scientifiques, deviennent petit à petit des lieux de débats et de propagande anarchiste. Cette orientation est en grande partie provoquée par un de ses plus fameux orateurs : Albert Libertad.
Entendant parler de Libertad, Rirette décide d’aller le rencontrer dans les locaux de son journal : « L’anarchie ».

Partie, moi aussi, pour « Vivre ma vie », mes premiers pas me conduisirent au journal « L’anarchie » que dirigeait alors, rue de la Barre, le compagnon Libertad.
Libertad, ce nom me suit. C’est lui qui m’a laissé mes meilleurs, mes plus purs souvenirs d’anarchie.
On ne pouvait voir cet homme sans un mélange de pitié et d’étonnement. Je vois toujours sa tête énorme hérissée de poils, couverte de longs cheveux bouclés, ses yeux d’un bleu d’acier, perçants et fureteurs ; son front vaste, son nez aquilin, sa bouche sensuelle. Tout cela sur un corps rabougri, malingre. Les bras, seuls étaient d’un athlète. Appuyé sur deux béquilles, il allait sautillant, d’un rythme harmonieux. Libertad était l’activité même ; il fut de toute les bagarres.
C’était la manifestation fait homme, l’émeute latente.

Le journal « L’anarchie » fut au centre de cette période de la vie de Rirette Maitrejean, et de nombreux autres militant·es anarchistes, dont Callemin, Valet, Garnier et Carouy de la bande à Bonnot. D’abord domicilié Rue de la Barre et géré par Albert Libertad, il déménagera à la mort de ce dernier à Romainville. Rirette décrit assez longuement, et souvent pour le tourner en ridicule, le successeur de Libertad. André Lorulot dirigera « L’anarchie » de 1909 à 1911, et publia de nombreux articles pour combattre « les vices, habitudes et préjugés » que furent notamment l’alcool et le tabac. D’une volonté scientifique, Lorulot est surtout selon Rirette Maitrejean une personne assez ridicule, prête à croire toute nouvelle découverte en terme de santé, tant qu’elle lui permet d’impressionner autour de lui.
Il est cependant intéressant de découvrir qu’en ce temps, les militant·es anarchistes suivaient pour beaucoup un régime assez stricte. La plupart étaient végétariens, ne buvaient que de l’eau, ne fumaient pas. En partie par manque d’argent, en partie par attention à la santé et par bonté envers les animaux. La santé et la vie quotidienne firent l’objet de nombres d’articles de « L’anarchie ».

l’illégalisme, une éthique de vie

« L’anarchie » était aussi le moyen de défendre une idéologie qui ne faisait pas forcément consensus chez les anarchistes, celle de l’illégalisme. Pour certains, comme Callemin, Valet, Garnier ou Carrouy, l’illégalisme est un moyen de prolonger une idéologie anarchiste. Voler, cambrioler, écouler de la fausse monnaie est un moyen efficace de ne pas travailler, et de ne pas se rabaisser aux lois de la République. De plus, ces actions sapent les bases du pouvoir et de la société, et devraient théoriquement mener à terme à la révolution.
Aussi, tout un courant de militants et militantes se lance dans les petites combines, que ce soit du vol à l’étalage pour manger ou revendre des biens, faire des faux billets, braquer et dépouiller des personnes ayant ou transportant de l’argent (Commis, garçons de course ou de banque, commerçant, bourgeois…).

Rirette Maitrejean, et plus encore Victor Serge, se positionneront fermement contre cela. Lors de leurs reprise en 1911 de « L’anarchie », plusieurs articles signés de Serge ou de ses pseudonymes paraîtront afin de montrer que l’illégalisme n’est pas une bonne stratégie. Bien que faisant partie de ce courant, et pouvant admettre quelques penchants illégalistes en théorie, le couple en blâmait la mise en pratique, jugeant les résultats piteux et bien trop dangereux. Le milieu anarchiste, déja fort dépouillé depuis l’instauration des lois scélérates, continuait à se réduire au rythme des interpellations des illégalistes.

A la fin de 1911, M. Lorulot donna une conférence. Nous y allâmes.
L’illégalisme était à l’ordre du jour. M. Lorulot garda un silence prudent, car il est à remarquer que ce grand homme n’a jamais dit un mot en public, ni écrit une ligne sur cette brûlante question.
Kibaltchiche, lui, s’expliqua carrément. Il dit aux chipeurs de sardines :
– Je vous trouve idiots !
– Vendu ! Traître ! Cria une voix.
C’était celle de Carouy. Un poing menaçant se tendit. C’était celui de Garnier.
Ce fut un beau charivari. J’eus un instant la sensation très nette que l’on allait, sans autre forme de procès, nous casser la figure.
Parmi les plus violent se trouvaient quelques camarades qui devaient être plus tard nos compagnons de cour d’assises.

Bien qu’étant opposés aux illégalistes, Serge et Maitrejean sont pour autant solidaires de leurs camarades, et leurs viennent en aide très régulièrement. C’est dans la chambre du couple que viennent se recueillir Callemin et Garnier, après le cambriolage de la rue Ordener. C’est avec eux que sera condamné Serge à 5 ans de réclusion. Lors de ce procès, Rirette sera acquittée.
C’est avec beaucoup de tendresse et force détails que Rirette décrit ce petit milieu dans ses « souvenirs ». Soudy, le « tout petit illégaliste », promenant les deux filles de Rirette Maitrejean et le petit Dieudonné. Carouy chantant des romances lors des promenades à vélo de la « bande ». Callemin, qui écoule de la fausse monnaie, mais gère de manière parfaite la caisse du journal « L’anarchie ».

De Bonnot, il est peu fait mention dans ces recueils. Un passage néanmoins éclaire un peu le personnage.

J’ai fort peu connu Bonnot. C’était un provincial. De lui ce seul souvenir.
Platano était son seul ami. Platano hérite un jour de 27 000 francs.
– Associons nous, dit-il à Bonnot, nous allons fonder une maison de commerce.
– Volontiers, répondit Bonnot.
Et ils prirent tout deux le chemin de Paris, dans l’automobile volée d’ailleurs.
Vous connaissez l’histoire.
Le garde champêtre de Lieusaint trouve sur la route un homme pantelant, blessé de plusieurs coups de revolver, qui expire dans ses bras : C’était Platano. Arrivé seul à Paris, Bonno explique à ses amis que Platano s’est lui même blessé en maniant le Browning.
-Le faire soigner était trop compromettant, ajoute-t-il, alors je l’ai achevé.
Était-ce bien son droit ?

Un ton faussement innocent

Dans l’édition des « Souvenirs d’anarchie » faite par les éditions La digitale, vient après les « Souvenirs » plusieurs autres documents, dont des rectifications faite par Rirette Maitrejean dans d’autres journaux. Et c’est la que se trouve presque le plus intéressant.
Dans ses « souvenirs », écrits sur le vif après l’arrestation et la condamnation de la bande à Bonnot, Rirette Maitrejean cherche à marquer une rupture avec ce milieu. Ecrit pour le grand public, elle ne révèle que peu de choses, montre une gentille face, et l’on sent qu’elle cherche à tourner la page et à rentrer dans le rang. La période illégaliste étant finie, il ne sert plus à rien d’être considéré en paria par le reste de la société. D’anarchie, il n’y a donc, dans ces mémoires, qu’un arrière fond un peu superficiel.

C’est dans sa série d’article nommée : « Commissaire Guillaume, ne réveillez pas les morts » que Rirette se livre enfin, plus sulfureuse et plus profonde.
Ces articles, écrits pour le journal « Confessions » en 1937, sont en réaction à la parution des mémoires du Commissaire Guillaume sur la poursuite et l’arrestation de la bande à Bonnot.
Revenant au passage sur sa vie de jeune adulte et sur les débuts de « L’anarchie » et de la vie parisienne avant l’arrivée de Bonnot, elle raconte notamment la grève des terrassiers de 1908, où elle eut la jambe brisée par une charge de police, ou la mort d’Albert Libertad. Dans ces deux articles, courts mais terriblement poignants et sombres, sont racontés les premiers larcins et combines de ceux et celles qui deviendront les « bandits tragiques » ainsi que le détail du procès et les réactions des accusé·es.

Quelques documents suivent, sur la relation entre Rirette Maitrejean et Victor Serge, et sur la fin de la vie de Victor Serge, depuis son départ pour la Russie jusqu’à son exil au Mexique.

« Les souvenirs d’anarchie » est donc un livre à lire comme un ensemble de documents éclairant chacun une période et un état d’esprit particulier. Séparés, ils nous apprennent la vie quotidienne d’un milieu, et ses pratiques militantes. Ensemble, ils reconstituent une histoire de ce qui fut une page tragique de l’histoire anarchiste Française.

Rirette Maitrejean, Souvenirs d'anarchie
Rirette Maitrejean,
Souvenirs d’anarchie,
La digitale,
1988 puis 2005

…Je fus frappée de stupeur ! Quoi ? Était-ce là notre histoire ? Oui, Romainville, notre villa… Et Soudy, Garnier, Carouy, les noms de tous nos amis…Ce pauvre Monier, notre brave jardinier, qui avait été embarqué par l’équipe !
Oui, c’était notre aventure tragique, ressuscitée du passé, devenue l’Histoire. Et je me disais avec angoisse « Demain, ce sera le drame de Chantilly ! » Comme si j’allais être responsable d’un meurtre imminent…Alors je me rappelais la phrase de M. Jouin, Sous-préfet de la sûreté :
– Madame, voyez où en sont vos camarades. Vous avez servi à remplir les prisons !
Et moi, forte de mes idées anarchistes, je lui répondais, ce jour la:
– Ces garçons, peu m’importe qu’ils soient honnêtes ! Nous cherchons autre chose… Mais s’ils finissent en prison, oui, c’est dommage pour eux… Ce n’était pas notre but…

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